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8 janvier 2008 2 08 /01 /janvier /2008 13:51

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On ne fait pas de centenaire sans égratigner les idoles. Le Nouvel Obs a fait scandale en montrant les fesses de Simone de Beauvoir. Il n’est pas le seul à vendre du papier en dévoilant quelques zones d’ombre du parcours de la romancière, philosophe, citoyenne, féministe…

En quoi consistent ces révélations ? D’abord le pacte « existentiel » qu’elle conclut avec Sartre : liberté sexuelle, transparence dans leurs relations et collaboration intellectuelle. Et surtout son atermoiement à s’engager dans la résistance et faire la leçon dès l’après guerre. Il n’y a pas là vraiment de scoop mais un focus mis sur des évènements et des aspects de la personnalité.

Dès les premières minutes du documentaire de Dominique Gros (2007) sur Arte, « Simone de Beauvoir, une femme actuelle », l’auteur aborde la question des années d’occupations dont Simone de Beauvoir se dédouane en avouant sa difficulté à transposer en actes son opposition au nazisme. Le lendemain le film d’Ilan Duran Cohen, « Les amants de Flore » (2005), mettait l’accent sur les frasques sentimentales et sexuelles du couple Sartre-Beauvoir, au point que leurs réflexions sur le monde et leurs engagements ne servait plus que de trame vaporeuse. En tout cas cela démystifiait un peu l’image du philosophe ennuyeux et rendait le couple éminemment plus sympathique et humain !

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Ce qu’il y a d’étonnant chez Simone de Beauvoir, c’est son parcours d’initiation. Dès 18 ans elle a déjà une vision de ce que sera sa vie. Les cahiers de jeunesse qui couvrent les années 1926-1930 montrent comment et avec quelle passion elle se construit. « Cette construction de soi n’est ni le fruit d’un héritage, ni une évolution, c’est une révolution » au terme de laquelle elle a gagné le droit de dire « JE », consciente de sa force et de sa vocation.

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Sa rencontre avec Sartre est déterminante. Elle jette son dévolu sur celui qu’elle considère comme son double, sûre du bonheur qu’elle pourra partager avec lui. Or leur destin n’est pas commun. Ils forment une union où chacun a son individualité et sa singularité. Ils scandalisent d’autant plus qu’ils s’exposent comme des modèles. On glose beaucoup sur leur pacte concernant « les amours nécessaires et contingentes » et sur leur refus des conventions et de la morale bourgeoise qui leur inspire une vie de café qui fera la renommée de St Germain des Prés.

Ils partagent l’agrégation, les premiers postes dans l’éducation nationale, l’occupation et les premiers succès. Sartre d’abord qui élabore ses théories sur l’existentialisme, puis les siens : roman, essai…Viennent les années d’engagement à la tête des Temps Modernes. Ils sont de tous les combats, pour toutes les libérations. L’image de la vente de journaux à la criée est restée célèbre au même titre que les meetings dans amphis enfumés. Cela laisse le goût amer d’une ébullition intellectuelle !

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De cette période de militantisme Simone de Beauvoir tirera « Les mandarins », prix Goncourt 1954. C’est dit-on le plus ambitieux de ses romans. « Il propose une faste fresque de l’après guerre, telle que la vécurent les intellectuels de gauche non communiste, assimilés aux mandarins de l’ancienne Chine. Ceux-ci s’interrogent sur l’opportunité d’un rapprochement avec le parti communiste et plus largement, sur le rôle de la littérature dans ses rapports avec l’action politique. » (Eliane Lecarme-Trabone - Encyclopédie Universalis)

Au final, « Sartre et Beauvoir se sont trompés » écrit Charles Dantzig dans le Magasine Littéraire ; « Pas autant qu’on le dit, du reste. […] L’intéressant c’est comment ils se sont trompés. Pour Beauvoir, cela me semble tenir à son arrogance tranquille. Pour Sartre, au cabotinage. »

Leur collaboration est si étroite qu’on a peine à imaginer qui ils auraient été l’un sans l’autre. Ils sont bien entourés tout de même : Camus, Merleau Ponty… ! Autre personnalité particulièrement influente : Nelson Algren. Leur rencontre à Chicago après guerre lui ouvre les yeux sur l’état de l’Amérique. C’est la fin du mythe américain. Elle est le témoin du racisme et de la chasse aux sorcières…Elle se sent femme, aussi, entre ses bras. Le point de rupture sera le désir d’Algren de fonder une famille.

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Mais l’essai qui l’a définitivement fait entrer dans l’histoire c’est « Le deuxième sexe ». Ce n’est pas l’œuvre d’une militante féministe mais celle d’une philosophe qui s’interroge sur la question féminine. « La première partie porte sur les faits et les mythes, par le biais de la biologie, l’histoire et de la psychanalyse. La seconde traite du mariage, de la maternité, de la maturité et enfin de la vieillesse. » (Benoîte Groult) Certaines analyses sont désormais dépassées mais le fond reste d’actualité. La conclusion tient en une phrase « On ne naît pas femme, on le devient ».

C’est un énorme camouflet contre les idées reçues. Le livre fait scandale en France. Il rencontre par contre un écho favorable de l’autre côté de l’Atlantique. Des militantes féministes telles que Betty Fried et Kate Millett digèrent sa lecture et à leur tour influenceront les féministes françaises. C’est ainsi qu’on voit défiler Simone de Beauvoir dans les manifs MLF des années 70. Elle y gagne définitivement ses galons d’égérie du féminisme.

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En contrepoint – je n’y aurait pas pensé spontanément si je n’avais pas lu une interview d’elle dans le Magasine Littéraire – on aurait tout intérêt à lire XY d’Elisabeth Badinter. Sur le même principe que Simone de Beauvoir « la célèbre féministe entraîne le lecteur dans une promenade qui met en évidence les dispositifs sociaux, culturels, idéologiques utilisés depuis l’antiquité pour fabriquer des hommes conformes à une certaine idée de la virilité. […] L’auteur conclut en décrivant ce qui à ses yeux représente l’idéal masculin d’aujourd’hui : l’androgyne. »

Après « Le deuxième sexe », pour faire court, elle renoue entre autre avec la fiction. Dans « Les belles images » édité en 1966, Simone de Beauvoir « aborde un milieu qui lui est étranger, celui des technocrates arrivés, dont elle veut faire entendre le « discours » pour en suggérer la sottise et la férocité. »
Sur la fin de sa vie, Simone de Beauvoir est touchée par le vieillissement. Elle en fait une préoccupation intellectuelle. L’idée de la mort se fait de plus en plus présente et la connivence qu’elle entretient avec Sartre l’angoisse. Lequel des deux partira en premier, laissant l’autre dans la peine ? Jean Paul Sartre meurt en 1980. Elle en subit le contre coup. Elle est hospitalisée. Le diagnostique réservé. Finalement sauvée, la vie lui paraît insupportable et elle retrouve goût à la vie au travers des voyages.

Sartre à la Bibliothèque de Nucourt :

Cycle « Les chemins de la liberté » : « Le sursis » et « La mort dans l’âme »

 

Théâtre : « Huis clos » suivi de « Les mouches » et « Les mains sales »

 

« Le mur »

 

« Les mots »


 

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Dans Les Mots Sartre évoque son itinéraire de lecteur et son entrée dans le monde mystérieux et fascinant des livres. En voici un extrait : un extrait.

« Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. je n'ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n'ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne; la bibliothèque, c'était le monde pris dans un miroir; elle en avait l'épaisseur infinie, la variété, l'imprévisibilité. je me lançai dans d'incroyables aventures: il fallait grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches qui m'eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps hors de ma portée; d'autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés des mains; d'autres, encore, se cachaient: je les avais pris, j'en avais commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une semaine pour les retrouver. je fis d'horribles rencontres: j'ouvrais un album, je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous ma vue. Couché sur le tapis, j'entrepris d'arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane, Rabelais: les phrases me résistaient à la manière des choses; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de m'éloigner et revenir brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde: la plupart du temps, elles gardaient leur secret. J'étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama; je découvrais des indigènes étranges: «Héautontimorouménos» dans une traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres impénétrables et distants surgissaient au détour d'une page et leur seule apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n'en ai connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd'hui, ils gardent leur opacité: c'est l'humus de ma mémoire.

La bibliothèque ne comprenait guère que les grands classiques de France et d'Allemagne. Il y avait des grammaires, aussi, quelques romans célèbres, les Contes choisis de Maupassant, des ouvrages d'art un Rubens, un Van Dyck, un Dürer, un Rembrandt - que les élèves de mon grand-père lui avaient offerts à l'occasion d'un Nouvel An. Maigre univers. Mais le Grand Larousse me tenait lieu de tout: J'en prenais un tome au hasard, derrière le bureau, sur l'avant-dernier rayon, A-Bello, Belloc-Ch ou C-i-D, Mele-Po ou Pr-Z (ces associations de syllabes étaient devenues des noms propres qui désignaient les secteurs du savoir il y avait la région Ci-D, la région Pr-Z, avec leur faune et leur flore leurs villes, leurs grands hommes et leurs batailles) ; je le déposais péniblement sur le sous-main de mon grand-père, je l'ouvrais j'y dénichais les vrais oiseaux, J'y faisais la chasse aux vrais papillons posés sur de vraies fleurs. Hommes et bêtes étaient là, en personne: les gravures, c'étaient leurs corps, le texte, c'était leur âme leur essence singulière; hors les murs, on rencontrait de vagues ébauches qui s'approchaient plus ou moins des archétypes sans tendre à leur perfection: au jardin d'Acclimatation, les singes étaient moins singes, au jardin du Luxembourg, les hommes étaient moins hommes. Platonicien par état, j'allais du savoir à son objet et; je trouvais à l'idée plus de réalité qu'à la chose, parce qu'elle se donnait à moi d'abord et parce qu'elle se donnait comme une chose. C'est dans les livres que j'ai rencontré l'univers: assimilé, classé, étiqueté pensé, redoutable encore; et j'ai confondu le désordre de mes expériences livresques avec le cours hasardeux des événements réels. De là vint cet idéalisme dont j'ai mis trente ans à me défaire. »

 

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Published by gilles barba - dans ARCHIVES LIVRES
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Clovis Simard 10/10/2012 13:46


Voir Blog(fermaton.over-blog.com).No.9 - THÉORÈME SARTRE. - La liberté ?

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