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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 07:46


Certain noctambules ont peut être eu l’occasion de voir ou revoir le Molière d’Ariane Mnouchkine, une fresque imposante, fougueuse et somptueuse réalisée en 1978 avec Philippe Caubère dans le rôle-titre.

J’entrais alors au lycée et j’étais allé le voir avec ma classe au cinéma le Cyrano à Versailles. Quel choc ! Costumes, mise en scène, prise de vue, jeu d’acteur…et puis surtout le sentiment qu’on dépoussiérait l’image de cet auteur, qu’on le sortait enfin des brèves biographies, des tableaux chronologiques et des gravures en annexe des classiques Larousse qu’on se coltinait depuis des générations sur les bancs de l’Education Nationale. Ces annexes pédagogiques se sont étoffées au fil du temps et pourtant vous n’y trouverez surement pas trace de l’Affaire Molière…

J’avais vaguement entendu parler d’une thèse qui attribuait l’essentiel de l’œuvre de Molière à Corneille ! Il ne m’aura pas fallu plus de 30 secondes pour retrouver la trace de ces conjectures sur le web et qui plus est sur le site officiel de l’Affaire Corneille – Molière.

A une époque où la théorie du complot a permis à des illusionnistes tels que Dan Brown de nous entraîner dans un thriller stupéfiant, il n’est pas étonnant qu’un canular devienne une énigme, que cette énigme trouve une confirmation scientifique et que le canular soit érigé en vérité absolue et déclenche des hostilités entre contradicteurs. Chacun pourra se faire une idée en reprenant les pièces à convictions.

Tout commence en 1919 avec les révélations de Pierre Louÿs qui trouve des similitudes entre l’écriture d’Amphitryon et celle de Corneilles. Rapidement il attribue la paternité de certaines pièces de Molière à Corneille et conclut à une collaboration des 2 auteurs à partir de 1658. Evidemment d’autres auteurs lui emboîtent le pas.

On aura beau dire que Pierre Louÿs est lui même un mystificateur – il publie en 1894 un recueil de poèmes sulfureux et passionnés qu’il attribue à Bilitis (4ème siècle avant Jésus christ) une contemporaine et rivale de Sappho – il n’empêche qu’il met peut être le doigt sur une véritable mystification.

Evidemment, cela fait l’effet d’une bombe. Comment peut-on s’attaquer ainsi à l’icône du théâtre français ? Comment imaginer que la collaboration entre Molière et Corneille soit restée si longtemps sous silence ? Et pourquoi pas ! L’affaire Romain Gary / Emile Ajar en a surpris plus d’un dans le petit monde littéraire. Evidemment la mystification a été révélée par l’auteur lui-même qui s’est certainement amusé de la supercherie avant de vivre dans un certain inconfort moral dont on dit qu’il s’agissait de schizophrénie avant de se suicider. En voilà un argument de poids ! Est-il possible de vivre son succès par procuration

Les successeurs de Pierre Louÿs : Henri Poulaille, Hippolyte Wouters….poursuivent leurs recherches et argumentent sur le champ littéraire, les évènements historiques, le contexte socioculturel et politique de l’époque. Ils créent tout un faisceaux d’hypothèses qui s’appuient - c’est vrai - sur une absence relative de sources qui laisse toujours planer des doutes sur tel ou tel chose, sur tel ou tel événement, sur ces questions sans réponse auxquelles la raison répugne à se plier : c’est bizarre que ceci cela….Ca sent un peu le triturage intellectuel mais la thèse s’élabore, elle devient de plus en plus crédible malgré les contre attaques de certains spécialistes.

On aurait pu en rester à une querelle de clocher : la Sorbonne contre la Comédie Française, à un sujet de plus pour des « Secrets d’histoire » qu’on ressort tous les 4 matins pour vendre du papier ou faire de l’audience sur une chaîne public style le trésors caché des templiers, la bête du Gévaudan, le masque de fer, Nostradamus… eh bien si, Stéphane Bern a couvert le sujet le dimanche 27 octobre 2007 sous le titre « Molière a-t-il écrit ses pièces ? ». C’est un signe ! L’Affaire n’est pas réglée.

Le coup de grâce – si tant est que l’étude soit fiable - vient de Dominique Labbé l’inventeur – à vérifier s’il vous plait - de la distance intertextuelle. De quoi s’agit-il ?

La distance intertextuelle mesure le degré de parenté, de similitude entre deux textes. Cette mesure est basée sur la statistique relative au vocabulaire et aux expressions employées dans les textes à comparer. Il faut également tenir compte : de l'auteur, du vocabulaire de l'époque de la création du texte, du thème traité, du genre littéraire: roman, poésie … Lorsque la distance est nulle, il doit s'agir du même auteur.

Ca me rappelle beaucoup Numb3rs, cette série américaine dans laquelle le héro résout les énigmes policières en appliquant des modèles mathématiques à tout bout de champ.

En tout cas, c’est la méthodologie qui rallie les plus sceptiques. Un papier de Martin Winckler montre à quel point la caution scientifique est primordiale. L’auteur, lui-même confronté durant ses études de médecine à la remise en question des « autorités » penche de façon rationnelle vers la thèse du collectif de l’Affaire Corneille – Molière. Allez-y, leur site regorge d’informations, d’hypothèses, d’indices, de démonstrations qui semblent attestés leurs présomptions. Au-delà du ton péremptoire, pas de preuves tangibles. L’aplomb ne fait pas tout ! Tout est suspendu à un algorithme ! Et là on est dans une querelle d’expert.

En résumé, la thèse principale de l’Affaire Corneille-Molière fait de Molière un comédien spécialisé dans la farce qui s’est associé en 1658 avec Pierre Corneille afin d’ouvrir un troisième théâtre à Paris. Louis XIV ayant fait de Molière le bouffon du Roi, les deux associés, afin de pouvoir satisfaire les exigences de Sa Majesté et celles du Palais-Royal dont Molière est le régisseur depuis 1661, ont intensifié leur collaboration, laquelle imposa à Corneille son installation définitive à Paris en 1662.

D’autres auteurs ont beaucoup moins de retenu et l’Affaire Molière de Denis Boissier se résume sous la plume d’un critique de façon assez infamante : Jean-Baptiste Poquelin, ce fils, petit-fils et arrière petit-fils de marchands tapissiers n’aura été qu’un mari jaloux et cocufié, un piètre comédien, un plagiaire fortuné recherchant la célébrité, le bouffon du roi Louis XIV et un individu incapable d’écrire une ligne sans faute d’orthographe.

Dominique Labbé est quant à lui plus positif pour qualifier la collaboration de Corneille et de Molière : « Il y a deux autres arguments en faveur de Molière. Il a pris des risques et s’est battu pour ces textes, ce qui lui permet d’en partager la paternité. Tartuffe et Dom Juan lui ont valu de gros ennuis. Dom Garcie a été un four. L’Avare, Le Misanthrope ou Les Femmes savantes ont à peine mieux marché. Pourtant Molière avait compris que ces pièces étaient belles, qu’elles étaient largement au-dessus des farces dans lesquelles il réussissait mieux et que le public, et même le roi, préféraient. Il a repris plusieurs fois ces pièces “difficiles”, pour tenter de les imposer. Peut-être même a-t-il cru en elles plus que Corneille ? En tous cas, c’est grâce à lui qu’elles sont parvenues jusqu’à nous. Car Corneille a bien abandonné ces pièces. Le cas de Psyché est éclairant. Après l’aveu de Molière, Corneille pouvait fort bien intégrer cette pièce, loin d’être déshonorante, dans ses œuvres complètes. Il n’en a rien fait. Respectons la volonté de Corneille et gardons le nom de J.-B. P. Molière en couverture de ces œuvres. Mais ajoutons en page de garde : Pièce écrite par Pierre Corneille pour son ami Molière ».

Les démentis sont assez maladroits, soit ils nient l’idée même d’une Affaire et répondent sur les faits mais pas sur la méthode qui est la pierre angulaire de la démonstration ou alors ils tentent d’égratigner la méthode sans en avoir peut être les qualifications et passent pour des margoulins. C’est nécessairement la méthode qu’il faut interroger pour lever définitivement les doutes. Quelle est sa fiabilité ? J’avoue n’avoir pas enquêté aussi loin. Et de toute façon je n’ai pas les connaissances pour.

En tout cas, le traitement même de l’énigme - si énigme il y a - a des relents de théorie du complot. La vérité est tellement énorme qu’on veut préserver l’image d’Epinal plutôt que de révéler la vérité et tout le monde en prend pour son grade : molièristes, Comédie Française, programme d’Education Nationale…

Pour vous faire une opinion sur cette thèse :

Le Molière académique

Le site officiel de l’Affaire Corneille / Molière

Un vrai canular, une fausse découverte scientifique

Les travaux de Dominique Labbé (1) (2)

Lesspécialistes de l'inter textuel (1) (2) (3) (4)

Sinon, la lecture ou relecture des classiques paraît indispensable…


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Published by gilles barba - dans ARCHIVES LIVRES
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commentaires

Denis BOISSIER 01/09/2008 17:17

Cher Gilles Barba,Je viens de lire nombre de vos articles et suis heureux de voir l'étendue de vos curiosités ainsi que la qualité humaniste de votre esprit critique - notamment concernant l'Affaire Corneille-Molière. L'article qui vous lui consacrez est à la fois équilibré et souvent pertinent. C'est rarement le cas, comme vous le savez, puisque le dogme "Molière auteur incomparable" a le pouvoir de rendre certains méchants (surtout s'ils s'affichent "dévots de Molière"). Aussi, merci de ne pas avoir nié tout intérêt aux recherches que nous menons afin de rendre la réalité historique plus passionnante encore que le légendaire moliéresque. Certes, vous avez été un peu dur envers la thèse que je défends personnellement, mais sans doute n'aviez-vous pas tous les éléments de mon enquête. Si d'aventure, cela vous tentait d'être initié à ce débat qui prend toujours plus d'envergure (un débat finalement bien plus politique que littéraire car il s'agit avant tout de cesser de voir le XVIIe siècle avec les préjugés petits-bourgeois hérités de la IIIe République), l'équipe du site corneille-moliere.org serait heureuse de vous y aider.Denis Boissier + l'Equipe du site corneille-moliere.org

Virginie RIALTO 21/08/2008 11:01

Bonjour, cet été j’ai surfé par hasard sur un téléfilm qui reprend le sujet en question : Le nègre de Molière de Didier Bivel. Le scénario : un austère spécialiste en littérature s'imagine, sous les traits de Corneille, en soupirant d'une belle informaticienne, venue bouleverser ses certitudes. Les grandes pièces de Molière auraient-elles été écrites par Corneille ? C'est l'hypothèse iconoclaste que Séverine Liotard, jeune et jolie chercheuse en informatique, vient soumettre à Jean-Jacques Delorme, austère spécialiste de la littérature du XVIIe siècle. Au fil de leurs recherches, une relation amoureuse se noue entre eux bien que tout les oppose. Trop timide et complexé pour vivre cette histoire dans la réalité, Jean-Jacques la projette dans un roman qu'il se met à écrire et où il s'imagine sous les traits de Corneille. Laruelle, un animateur de télévision, lui sert de modèle pour Molière. Quant à Séverine, elle est Marquise du Parc, une comédienne dont Corneille est amoureux...

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