Cet été encore, la télévision nous a invité à vivre au rythme des Robinsons avec la 3ème saison de Lost et la 7ème édition de Koh Lanta. Daniel Defoë pouvait-il imaginer une telle postérité pour son œuvre ?
Nous sommes en 1719, Defoë a prêt de 60 ans lorsqu’il écrit son Robinson. Les critiques littéraires anglais estiment qu’il inaugure ainsi le roman moderne. En France, cette place revient à la Princesse de Clève de Mme de La Fayette.
Defoë est alors un journaliste prolifique dont l’écriture simple et claire et l’art de la persuasion ont rendu célèbre. C’est un pamphlétaire reconnu qui prête sa plume à des commanditaires et protecteurs dont il soutient la politique. C’est aussi une sorte d’espion.
Il faut dire qu’à l’époque la monarchie parlementaire favorise le débat politique. Rien à voir avec l’absolutisme français. Les philosophes des Lumières ne tarissent pas d’éloges à propos de ce régime finalement très moderne !
Robinson est inspiré d’un fait réel : l’abandon de Selkirk – un marin un peu tête brûlée et brutal dit-on – sur l’île de Mas a Tierra, dans l’archipel Juan Fernandez près des côtes chilienne.
L’intelligence de Defoë est de transposer ce récit en l’habillant de faux airs d’autobiographie. Il amplifie la durée d’isolement – 28 ans ! – et décrit la vie quotidienne de Robinson à la manière d’un « mesnagier », une sorte de recueil de conseils pour gérer sa maison, son jardin, son exploitation…C’est aussi un récit d’une grande piété puisque Robinson retrouve la foi au cours de ses épreuves.
La stratégie marketing est payante. Le succès est immédiat, malheureusement la propriété intellectuelle n’est pas protégée et de nombreuses éditions pirates inondent le marché.
En 1762, Jean Jacques Rousseau s’empare de ce chef d’œuvre pour en faire le livre unique de l’éducation de son Emile.
Mais le mythe prend réellement racine à partir de 1812 avec les Robinsons Suisses de Johann Wyss.
Les robinsonnades sont nées. C’est Karl Marx qui invente le mot en 1867 dans un chapitre du Capital. Robinson sur son île illustre en quelque sorte les prémices de la société capitaliste et la répartition du travail. Surtout il témoigne de l’extraordinaire explosion des récits de naufrage et de survie à la façon de Robinson.
La littérature jeunesse est en effet pleine de ces récits. Les prix d’excellence permettent encore de découvrir quelques perles.
Lorsqu’on a rouvert la bibliothèque, il y avait déjà quelques robinsonnades dans les rayons. J’ai complété cette collection très ponctuellement pour donner une idée de l’évolution du thème. Les brocantes regorgent de vieux papiers à pas chers. C’est l’occasion qui fait le larron dit-on !
Par contre je suis conscient qu’il faut actualiser le fond et servir des ouvrages corrects et propres, c’est pourquoi ces acquisitions sont finalement mineures. Ceci dit, « les anciens » prendront peut être plaisir à se souvenir de la belle époque et les plus jeunes à découvrir ces gros volumes cartonnés rouges.
C’est aussi l’occasion de rappeler les valeurs attachées à l’école laïque de Jules Ferry qui en laisse encore certains rêveurs…
Le roman populaire est lui aussi riche en robinsonnades. Il y a une vie avant la télévision et la période qui court de la fin du 19ème siècle au début du 20ème siècle voit la floraison de feuilletons et publications de petits formats à pas cher.
Ce sont des livres fragiles qui passaient de main en main. Ils ont souvent mal traversé le temps mais nous avons ici 3 exemplaires qui peuvent être encore manipulés, avec soins, évidemment.
Ces auteurs n’ont pas toujours laissé une trace indélébile dans l’histoire, à l’exception peut être d’Emiliano Salgari. Quelques quadra et quinqua se souviendront peut être avec émotion de son célèbre Sandokan, le tigre de Malaisie qui eut un vrai succès à la télévision.
Parmi les écrivains abonnés aux robinsonnades on retrouve l’excellent et incontournable Jules Verne dont les versions expurgées dans la Bibliothèque Verte, notamment, permettent une lecture fluide, débarrassée des descriptions fastidieuses et des développements scientifiques désormais caducs.
Cette fameuse Bibliothèque Verte, la Rose aussi, et puis la Rouge et Or… ont livré toute une nouvelle vague de robinsonnades. Le thème développe parfois de nouveaux aspects. 3 exemples :
« Les Robinsons de la nuit » raconte quelques jours d’angoisse d’une bande de gamins pris au piège dans un chalet enseveli sous une avalanche et livrés à eux mêmes.
« Le Robinson des roches » raconte la fugue et les vagabondages d’un orphelin maltraité.
« L’île aux fossiles vivants » renvoie à ces histoires de soldats oubliés après la guerre sur des îles du Pacifique.
Voici quelques autres titres disponibles :
Le scoutisme s’est emparé des robinsonnades pour mettre à l’épreuve les qualités morales (courage, amitié, ingéniosité…) et les vertus des apprentissages en lien avec la vie au grand air : fabriquer du feu, des cabanes…Pourtant Robinson n’est pas le livre de chevet des louveteau. C’est plutôt Kim le héro de Kipling.
Plus proche de nous, 2 romans majeurs dépoussièrent le mythe.
En 1954, William Golding propose une vision plus décadente des naufragés. Des garçons échouent sur l’île mais ce n’est pas la franche camaraderie. Deux groupes antagonistes se créent. Ralph propose un cadre social adulte ; Jack, lui, institue la tribu des chasseurs. Le récit imagine le lent ensauvagement : les violences, les humiliations, la chasse à l’homme, l’incendie de l’île comme final.
Michel Tournier édite successivement en 1967 « Vendredi ou les limbes du Pacifique » et en 1971 « Vendredi ou la vie sauvage ». Il se défendra toujours d’avoir adapté son roman pour la jeunesse. C’est pour lui un roman original. Le parti pris est clair, si le Robinson de Defoë est un héro civilisateur, le Robinson de Tournier est quant à lui plus perméable aux leçons de l’île. Sa rencontre avec Vendredi est en quelque sorte une révélation, celle d’une mode de vie, d’une philosophie naturelle. On perçoit là l’intérêt que porte l’auteur aux travaux ethnologiques.
L’idée de Golding est récemment gentiment parodiée par Jean Pierre Hubert dans « Sa majesté des clones ». Il transpose l’intrigue dans le domaine de la science fiction, sur une autre planète.
Autre vision très pessimiste, celle de Marianne Wiggins. L’île impose des épreuves de survie. Pas toujours facile de lutter lorsqu’on est des gamins abandonnés. La mort rôde. Combien d’entre eux survivront-ils ?
Les robinsonnades sont aussi peuplées de récits authentiques. Difficile parfois de faire la différence avec des fictions. Il y aurait une Robinson’s attitude. Le mythe est bien vivant !
D’abord, nous vous proposons les Robinsons des Ardennes. Au cours de la première guerre mondiale quelques soldats français sont pris dans les lignes ennemies parce que le front s’est vite déplacé. Ils se cachent dans la forêt et organisent sur quotidien.
Dans les années 50, Tom Neal décide de s’installer dans une île du Pacifique sud. Il y vit 6 ans, un choix qu’il assume totalement. D’autres aventuriers suivent son exemple. La solitude de l’île est une façon d’échapper à la société matérielle. Mais ces petits coins de paradis procurent surprises et déconvenues.
Un peu en marge des robinsonnades, « Les survivants » est le récit vrai des rescapés d’un crash aérien dans les Andes en 19672. Les survivants – une équipe de rugbymen uruguayens – n’ont d’autre choix que de recourir à l’anthropophagie.
Autre aventure bien réelle, « Survivre ou l’incroyable odyssée de la famille Robertson », 38 jours à 4 (les parents et leurs deux garçons) dans un radeau pneumatique à la suite du naufrage de leur voilier La Lucette.
Le roman contemporain nous propose de singulières robinsonnades susceptibles d’enrichir le mythe. D’abord « Le jardin clos» de Régine Detambel : taraudé par sa lâcheté un jeune homme trouve refuge auprès de marginaux dans un jardin public de la capitale. Il coupe les ponts avec sa famille et sa fiancée violentée sous ses yeux. Il n’en sortira plus.
Alexandre Jardin dans « Petit Sauvage » met en scène une robinsonnade revivifiante. Alexandre Eiffel, dit petit sauvage, est un quadra en pleine crise existentielle. Sa réussite apparente masque mal une profonde amertume : il n’aime pas ce qu’il est devenu ! Il interpelle l’enfant qu’il était pour retrouver le chemin du bonheur. Son naufrage sur l’île du Pommier est l’occasion de faire un bilan et de se reprendre en main.
Et parce que les robinsonnades se nichent un peu partout, une curiosité parue dans la collection Arlequin « Miss Robinson Crusoé ». Y a-t-il une vie après le naufrage ? Le retour de Bliss Goodwin déchaîne la passion des média quelques semaines et un projet de film bouscule la vie simple et naturelle de la jeune femme. Résistera-t-elle à la pression d’Hollywood ? Trouvera-t-elle l’amour dans les bras du réalisateur ?
Comme beaucoup de personnages de fiction, Robinson fait l’objet de parodies parfois humoristiques, parfois scabreuses. Tintin était déjà passé sur le divan du psy et chacun s’interrogeait sur ses liens ambiguës avec le Capitaine Haddock…De la à fantasmer sur sa sexualité, il n’y avait qu’un pas. Hé bien même démarche chez Robinson. « La vie sexuelle de Robinson Crusoé » est évidemment réservée aux adultes.
Enfin la bande dessinée nous offre un panorama d’albums originaux pour les petits et les grands.
Alors, quels livres emporteriez vous sur une île déserte ?
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